Le mouvement communiste face à la question nationale

Cercle Léon Trotsky
04/02/2018

Indépendance de la Catalogne, indépendance de l’Écosse, confrontation entre nationalistes wallons et flamands en Belgique, nous voyons ressurgir depuis plusieurs années, et avec force, des revendications séparatistes, y compris à l’intérieur d’États-nations anciennement constitués. Tout cela se place aux antipodes d’une évolution économique toujours plus mondialisée où les régions de la planète sont devenues plus interdépendantes et où il faut à peine quelques heures d’avion pour traverser un continent.

Ni la Grande-Bretagne, ni la Belgique, ni même l’Espagne ne sont sur le point de se fracturer. Mais par les temps réactionnaires qui courent, il est impossible d’exclure totalement une telle éventualité. Le développement de ces courants régionalistes ou nationalistes est une des expressions de l’évolution politique et idéologique réactionnaire du capitalisme en crise.

Quelles que soient les justifications de ces courants, leur conséquence principale, outre de mettre les travailleurs à la remorque de politiciens bourgeois, est de diviser les exploités, de les dresser les uns contre les autres. Non seulement, ces courants opposent les exploités d’Écosse à ceux d’Angleterre, ceux de Catalogne à ceux du reste de l’Espagne, mais c’est aussi en Écosse et en Catalogne même qu’ils font se diviser les travailleurs, entre partisans et opposants à l’indépendance, entre ceux qui seraient « de souche » et les autres, entre ceux qui parlent telle langue et les autres... Quelle que soit l’évolution ultérieure, tout ce qui s’est déroulé a déjà laissé des marques et a eu des conséquences néfastes pour la conscience de classe des travailleurs.

Mais si les exemples de la Catalogne ou de l’Écosse, surgissant à la faveur de la crise, sont l’expression d’un repli réactionnaire, d’autres questions nationales ont pu, en de nombreuses occasions, renfermer des potentialités révolutionnaires exceptionnelles, y compris dans un passé pas si lointain.

Sans parler de la période des révolutions coloniales qui ont ébranlé les vieux impérialismes européens, ce fut aussi le cas du mouvement noir aux États-Unis dans les années 1960, ou encore celui du peuple palestinien au Proche-Orient après la Deuxième Guerre mondiale, et cela au moins jusqu’à la guerre civile qui embrasa le Liban dans les années 1970. Avec le mouvement noir américain, ce combat de centaines de milliers d’opprimés contre la ségrégation et l’oppression raciale, c’est toute l’oppression capitaliste dans sa principale citadelle que sont les États-Unis qui pouvait être remise en cause. Comme aurait pu l’être la domination impérialiste sur le Proche-Orient dans le cas du peuple palestinien.

Depuis l’émergence du mouvement ouvrier, un lien révolutionnaire profond existe entre les questions nationales et les questions sociales, un lien qui s’est manifesté à de multiples reprises dans l’histoire du mouvement ouvrier européen et mondial. C’est une des sources du capital politique du courant communiste révolutionnaire dont nous nous revendiquons. Et c’est de ces questions nationales-là que nous voulons parler.

Le mouvement communiste et la question nationale

Les luttes sociales dont nous allons parler ce soir ont toutes un point commun, celui d’être motivées par la révolte des masses face à l’oppression nationale. L’oppression nationale peut se manifester sous de multiples formes, mais elle se traduit très souvent par des humiliations quotidiennes, des humiliations institutionnalisées que les populations opprimées ressentent dans leur chair.

Ainsi les Chinois au début du 20e siècle pouvaient lire à l’entrée de certains parcs des concessions étrangères à Shanghai que l’entrée leur était interdite, à eux et aux chiens. Les Juifs d’Europe de l’Est du 19e et du début du 20e siècle étaient désignés à la vindicte populaire et aux pogroms par les puissants. Les Algériens, après avoir été massacrés par les Français lors de la conquête coloniale, furent soumis au code de l’Indigénat et ne pouvaient par exemple plus sortir de leur village sans en demander l’autorisation. Et aux États-Unis, même après la Seconde Guerre mondiale, les Noirs subissaient toujours la violence raciste, des discriminations et des interdictions sans fin, comme celle ne pas pouvoir s’asseoir dans les bus aux places qui leur étaient interdites, parce que réservées aux Blancs.

Le sentiment national, réaction élémentaire à cette oppression, le sentiment d’être opprimé en tant qu’autochtone, d’être considéré comme un étranger dans son propre pays, est un sentiment puissant, capable d’unifier de larges masses et de mettre en mouvement, en lutte, toutes les classes des nations opprimées, paysans et ouvriers comme bourgeois et petits-bourgeois. C’est ce caractère massif, collectif, profond de la révolte nationale qui donne sa force à ces luttes, qui leur confère tout leur potentiel révolutionnaire. Mais si les possibilités que ces luttes renferment sont immenses, la direction qu’elles prennent, les objectifs qu’elles peuvent atteindre dépendent de la classe sociale qui en prend la tête.

Les communistes, militants de l’émancipation de la classe ouvrière par le renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie et de l’instauration du socialisme à l’échelle mondiale, ont toujours participé aux luttes qui ont mis de larges masses en mouvement contre l’oppression, quelle qu’elle soit. Ils ont donc bien naturellement participé aux luttes contre l’oppression nationale, tout en essayant de leur donner le caractère le plus progressiste possible. C’est au cours de ces luttes qu’ils se sont forgé la conviction que seul le prolétariat est en mesure de mener ce combat jusqu’au bout, qu’il doit en prendre la tête. Dans le cadre de cet exposé, nous verrons comment les communistes sont intervenus au 19e et au 20e siècle dans la question nationale, comment ils prirent part aux combats de leur temps. Et nous nous intéresserons en détail à la Révolution russe de 1917 et à la manière dont, il y a cent ans, la classe ouvrière et les bolcheviks au pouvoir ont entrepris de résoudre cette question, permettant à des dizaines de nationalités opprimées de commencer à trouver les voies et les moyens de construire ensemble un avenir commun.

Le mouvement démocratique et le mouvement communiste au 19e siècle

À notre époque, la plupart des femmes et des hommes s’identifient à une nation, au travers d’un passé commun et d’une langue commune. Ces nations sont le résultat d’un long processus historique, de tout un développement économique qui a rassemblé les communautés féodales, mais qui fut aussi ponctué de guerres et de révolutions, d’invasions et d’occupations. Au cours des siècles qui suivirent la sortie du Moyen Âge, dans certaines régions d’Europe occidentale, là où elle était la plus développée, en premier lieu en Hollande, en Angleterre et en France, la bourgeoisie montante sut mettre un terme à l’émiettement féodal et faire naître des États centralisés sur une base nationale.

Les nations qui ne connurent pas une telle évolution durent, pour certaines, s’intégrer dans des ensembles plus vastes et disparurent souvent en tant que telles. Les autres, dans le reste de l’Europe, stagnèrent sous la coupe des vieilles dynasties féodales. Au sein de ces nations opprimées, la révolte face à l’oppression fut le levier sur lequel la bourgeoisie émergente chercha à s’appuyer pour faire avancer ses intérêts, en particulier pour se doter d’un marché national, ce qu’elle ne pouvait faire qu’au travers de nations constituées en États indépendants. C’est pourquoi, au sein de chacune de ces nations retardataires, unité et indépendance nationales furent les mots d’ordre naturels des mouvements démocratiques bourgeois.

En combattant les vieilles classes féodales en Angleterre et en France, la bourgeoisie joua un rôle éminemment révolutionnaire. En conquérant le pouvoir, elle détruisit les anciennes relations féodales, elle élimina les lois et les particularismes locaux, comme les mesures de poids, de taille, et les monnaies qui pouvaient varier d’une ville à l’autre. Elle élimina les barrières et les douanes intérieures, et construisit ce qu’on appela des États-nations, des États plus ou moins nationalement homogènes.

Ayant fait place nette des entraves féodales, la constitution de marchés nationaux permit aux bourgeoisies de quelques pays d’Europe occidentale d’accélérer leur développement, de faire s’épanouir l’industrie et d’inonder la planète de ses marchandises. La formation des marchés nationaux n’était pas achevée qu’ils se trouvaient déjà dépassés. L’émergence du capitalisme industriel, en Angleterre puis en France, signifia la ruine des petits producteurs. Mais elle ruina aussi les producteurs des pays qui furent conquis militairement et économiquement dès la fin du 18e siècle ou au début du 19e siècle. Ainsi l’Irlande, les Indes, l’Algérie allaient intégrer le monde moderne par la voie de l’asservissement et de l’oppression nationale.

Le capitalisme industriel signifiait certes la victoire définitive de la bourgeoisie sur la vieille société féodale. Mais en même temps que la bourgeoisie conquérait le monde et qu’elle développait comme jamais auparavant les forces productives, elle faisait surgir, selon le mot de Marx, ses propres fossoyeurs, les femmes et les hommes qui mettraient un terme à sa domination sur l’humanité, les prolétaires.

Dès sa naissance au début du 19e siècle, des révoltes des canuts de Lyon au mouvement chartiste anglais pour des droits politiques, la classe ouvrière engagea le combat. Les ouvriers s’organisaient, adhéraient aux idées socialistes, construisaient des organisations politiques. C’est sur cette base et dans ce bouillonnement social qu’au milieu du 19e siècle, naquirent les premières organisations communistes révolutionnaires auxquelles Marx et Engels donnèrent un programme et une méthode d’analyse, le socialisme scientifique.

À cette même époque, alors que la révolution industrielle bat son plein en Angleterre et qu’elle démarre en France, les peuples d’Europe centrale et orientale restent intégrés à des États multinationaux, dominés par des pouvoirs féodaux absolutistes. Après la défaite de Napoléon en 1815, ces États, l’Empire russe, l’Empire d’Autriche et la Prusse, avaient formé la Sainte-Alliance, celle de monarchies réactionnaires pour préserver leur ordre, leurs privilèges en écrasant l’Europe sous la botte de leurs armées. Dans ce trio, la Russie tsariste s’était affirmée dès la Révolution française comme le pilier de la réaction en Europe et le gendarme du continent.

Sous la férule de ces trois puissances, en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en Russie, etc., régnaient l’obscurantisme, la bigoterie, la bureaucratie tatillonne, policière et corrompue. La Prusse féodale imposait sa loi à toute une partie des populations allemandes, dont beaucoup avaient connu les effets libérateurs de la Révolution française. La Russie et l’Autriche tenaient sous leur coupe toute l’Europe orientale. Les progrès de la société, des techniques et des libertés politiques en Angleterre et en France faisaient que ces régimes d’Europe centrale et orientale apparaissaient toujours plus arriérés.

Les mouvements démocratiques bourgeois, les mouvements nationaux dans ces pays exprimaient cette révolte face à l’oppression. Dans l’Allemagne divisée en 39 entités que dominaient des roitelets et des princes, et que se disputaient la Prusse et l’Autriche, l’aspiration à l’unité et à débarrasser la société de ses vieilleries féodales allait fédérer les masses derrière les mouvements bourgeois. En Italie et en Hongrie, alors sous le joug de l’Autriche, l’aspiration à l’indépendance nationale joua le même rôle fédérateur. Avant-garde de la nouvelle classe révolutionnaire des prolétaires, les communistes appuyaient tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant, celui des dynasties de la Sainte-Alliance, mais aussi celui des régimes bourgeois déjà établis en France et en Angleterre.

En Allemagne, la question nationale était explosive. Les communistes, Marx et Engels en tête, pensaient en 1847 que ce pays se trouvait à la veille d’une révolution bourgeoise, laquelle s’accomplirait dans des conditions plus avancées qu’en Angleterre au 17e siècle et qu’en France au 18e siècle, car le prolétariat s’était développé depuis. Ils pensaient que « la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d’une révolution prolétarienne »[1]. Ainsi il fallait lutter de conserve avec la bourgeoisie chaque fois qu’elle agissait de façon révolutionnaire contre la monarchie et les féodaux. Dans cette lutte commune contre les survivances féodales, la victoire du mouvement démocratique préparait de façon complémentaire et inséparable celle du mouvement ouvrier.

En 1848-1849, une vague révolutionnaire secoua l’Europe, en entraînant ses peuples, ceux des nations opprimées comme les autres. Partie prenante de ces mouvements qui affrontaient l’ordre établi, les communistes combattirent tous ceux qui soutenaient la réaction. Ainsi ils soutinrent l’insurrection polonaise, même dirigée par la petite noblesse. À la fin du 18e siècle, la Russie, la Prusse et l’Autriche s’étaient partagé la Pologne, la dépeçant jusqu’à la faire disparaître de la carte. Durant tout le 19e siècle, le soutien à l’indépendance de la Pologne revêtit un caractère particulier. Tous ceux qui luttaient alors contre la réaction liaient leur combat à la victoire de la Pologne sur ses oppresseurs tsaristes, autrichiens et prussiens et se reconnaissaient dans le mot d’ordre des combattants polonais : « Pour notre liberté et pour la vôtre » que reprenaient les toasts et proclamations des mouvements démocratiques. Pour eux, la lutte pour l’indépendance de la Pologne se confondait avec le combat contre les régimes réactionnaires qui maintenaient l’Europe de l’Est sous une chape de plomb et dans l’arriération.

Même à cette époque, les tenants de la réaction ont cherché à détourner à leur profit certaines aspirations nationales. Cela se manifesta avec les nationalismes naissants parmi les Slaves du sud, en particulier celui des Croates, que les pouvoirs russe et autrichien parvinrent à dresser contre les ouvriers insurgés à Vienne en octobre 1848, contre l’Italie révolutionnaire, contre l’insurrection hongroise de 1848-1849 menée par Kossuth.

La question nationale ne pouvait se résoudre que de manière révolutionnaire, en s’insérant dans le combat contre l’ordre établi : militants de la classe ouvrière internationale, militants socialistes, Marx et Engels étaient aussi des militants du mouvement démocratique. Mais c’est précisément au cours de cette lutte, dans ces années cruciales pour la révolution en Europe, que le mouvement démocratique démontra qu’il n’irait pas au bout de ses tâches.

En France, la révolution de 1848, commencée en février comme un mouvement de toutes les classes contre le régime de Louis-Philippe, aboutit en juin à un affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. La bourgeoisie écrasa le prolétariat. Mais pour la première fois, le prolétariat avait cessé de se comporter en simple allié des démocrates bourgeois et s’était mis à agir de façon autonome, pour son propre compte.

En voyant à l’œuvre cette différenciation de classe au cours de la révolution à Paris, la bourgeoisie libérale allemande prit peur. Craignant que le mouvement enclenché en Allemagne ne radicalise aussi les ouvriers allemands, elle décida de quitter le terrain de la lutte révolutionnaire, donna deux ministres au roi de Prusse et s’employa à refouler les ouvriers. Les ouvriers restèrent seuls à combattre, car la petite bourgeoisie démocratique allemande se révéla incapable de la moindre initiative révolutionnaire.

Au contraire de ce qu’avait fait la bourgeoisie en France en 1789, la bourgeoisie démontra dans l’Allemagne de 1848 qu’elle était devenue incapable de mener sa propre révolution à son terme, dès lors que le prolétariat surgissait sur la scène politique. Quant à la petite bourgeoisie démocratique, qui n’avait ni la force, ni la volonté d’accomplir les tâches démocratiques de l’heure, l’unité nationale et la liquidation du passé féodal, elle démontrait par ses hésitations qu’elle ne valait pas mieux.

Les communistes révolutionnaires en tirèrent les leçons. La première et la plus importante était que les ouvriers devaient s’organiser en parti politique indépendant de toutes les autres forces sociales, en particulier du camp démocratique progressiste. S’adressant à leurs camarades de la Ligue des communistes quelques mois après l’échec de cette période révolutionnaire, Marx et Engels affirmaient : « Les ouvriers contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu’ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner, par les phrases hypocrites des petits-bourgeois démocratiques, de l’organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : la révolution en permanence[2] ! »

L’oppression nationale au début du 20e siècle

À la fin du 19e siècle, la société était en pleine transformation. Les bourgeoisies qui pouvaient les premières s’appuyer sur un État national et un marché national réorganisé par leurs soins se développèrent rapidement en bourgeoisies impérialistes. Elles se partagèrent la planète, le plus souvent en constituant d’immenses empires coloniaux. La bourgeoisie devenue impérialiste devenait elle-même le principal obstacle à tout développement national pour une grande partie de la planète. Loin de jouer le rôle civilisateur auquel prétendaient les gouvernements occidentaux, les autorités coloniales s’ingéniaient à conserver tout ce qui, dans les sociétés précapitalistes colonisées, les aidait à maintenir la division au sein des populations assujetties. En Inde, par exemple, les Britanniques s’appuyèrent sur les castes, alors que, héritage des sociétés archaïques antérieures, elles auraient dû disparaître avec les progrès de l’économie capitaliste, l’urbanisation et le brassage des populations. Mais l’administration coloniale voyait dans les castes un moyen de maintenir les masses à leur place.

Quant aux économies des pays colonisés, elles furent réorientées en fonction des seuls intérêts de la bourgeoisie colonisatrice. On leur imposa des cultures d’exportation, sous la forme de monoculture. En Algérie, la France imposa la culture de la vigne et le développement de celle du blé pour les besoins de la métropole. En Afrique subsaharienne, on obligea les paysans à produire du café, du cacao, de l’arachide pour les marchés européens, au détriment des cultures vivrières, les populations locales ayant de moins en moins les moyens de se nourrir. Parce que cela lui était plus rentable que de mécaniser les cultures, la colonisation utilisa des formes archaïques de production, travail forcé, quasi-esclavage, et s’appuya pour cela sur l’organisation sociale en place, les confréries, les chefs de tribu qui s’en trouvaient renforcés.

Si l’Allemagne et l’Italie avaient fini par réaliser leur unification, même de façon incomplète, la question nationale restait brûlante en Europe centrale et orientale. Les empires austro-hongrois, russe et ottoman étaient des États qui opprimaient un grand nombre de peuples. Dans ces sociétés restées semi-féodales, le capitalisme trouva finalement à se diffuser à des degrés divers. Les paysans étaient arrachés à la terre, transformés en prolétaires, et se regroupaient dans les villes autour des usines où cohabitaient les nationalités les plus diverses. En Autriche-Hongrie, il n’y avait pas moins de onze nationalités : des Allemands, des Tchèques, des Polonais, des Ruthènes, des Juifs, des Hongrois, des Italiens, des Roumains, des Slovaques, des Slovènes, des Croates, entre lesquels les tensions n’étaient pas rares, y compris dans la classe ouvrière. Pour les révolutionnaires de ces pays, la question nationale et la question sociale s’entremêlaient.

Dans les Balkans, la fin du 19e siècle accéléra le démembrement de l’Empire turc qui avait longtemps dominé cette partie du monde, en donnant naissance à plusieurs petits États, dressés aussitôt les uns contre les autres. Ce processus de désintégration résultait de l’affaiblissement du pouvoir ottoman ainsi que de la pression qu’exerçaient sur lui l’Autriche et la Russie, qui cherchaient à s’emparer de territoires à ses dépens.

L’aspiration à l’unité des Balkans fut une réaction à leur éclatement territorial. Tentant de s’appuyer sur ce sentiment, le tsar russe joua du nationalisme panslaviste pour imposer sa domination dans la région. En même temps, dans toute la péninsule balkanique, un jeune prolétariat construisait des partis sociaux-démocrates, rapidement forts de plusieurs milliers de membres. Pour contrer les visées tsaristes et prendre en compte le sentiment national, ces partis mirent à l’ordre du jour la lutte pour une république fédérale balkanique. La bourgeoisie locale aurait été bien incapable de se hisser à la hauteur d’une telle tâche progressiste. Le constatant, les socialistes des Balkans en concluaient, selon les mots de Trotsky qui les côtoyait de près : « La tâche historique de créer de bonnes conditions de cohabitation étatique et nationale dans les Balkans pèse sur les épaules du prolétariat[3]. » Celui-ci était encore trop faible pour instaurer une telle république, mais le mouvement socialiste devait affirmer cet objectif.

Au début du 20e siècle, partout dans le monde, sinon au sein d’une poignée de pays impérialistes – et encore ! –, les rapports sociaux étaient marqués du trait de l’oppression nationale, ce qui créait une quantité de situations explosives. Tout dépendait de la manière dont elles allaient exploser.

Cela posait de multiples problèmes aux socialistes d’alors. Certains, tels Rosa Luxemburg ou Boukharine, estimaient que, l’époque des révolutions bourgeoises étant révolue, il ne fallait compter que sur la révolution socialiste internationale pour résoudre la question nationale. D’autres, les austro-marxistes, ainsi nommés parce qu’ils étaient représentés par les socialistes d’Autriche, estimaient qu’il fallait d’abord la résoudre dans le cadre de la société bourgeoise par l’instauration d’autonomies nationales, afin que la lutte de classes puisse ensuite se développer sans entrave.

C’est en Russie que la question nationale fut abordée de la façon la plus conséquente. Dans ce pays englobant plus de cent nationalités, l’éveil des nations opprimées se produisit en même temps que l’éveil politique d’un prolétariat, jeune mais déjà très combatif.

Très tôt, le parti bolchevique sut que la révolution à venir devait compter avec la question nationale, qu’il fallait l’intégrer au processus révolutionnaire, la lier aux combats de la classe ouvrière, que cela ouvrirait la voie de la révolution mondiale. Et le parti bolchevique s’y était consciemment préparé. C’est au nom de Lénine que s’attache cette politique, qui nous sert toujours de modèle.

1905, le réveil des nationalités dans la Russie tsariste

Tout au long du 19e siècle en Russie, des mouvements prônant le progrès et la démocratie avaient contesté le tsarisme. Mais ce n’est qu’avec la révolution de 1905 que les mouvements démocratiques bourgeois prirent de l’ampleur. Au cours de cette révolution qui secoua tout l’empire, la classe ouvrière fut à la pointe du combat. Elle en marqua toutes les étapes par son intervention politique. Elle y créa ses propres organes de pouvoir, les soviets.

La bourgeoisie russe se comporta comme la bourgeoisie allemande de 1848. Ayant engagé la lutte contre le tsarisme, elle se montra incapable de la pousser jusqu’au renversement du régime féodal, préférant s’accommoder de quelques réformes sans grandes conséquences sur l’arriération du pays, pourvu que le régime garantisse l’ordre des possédants contre les classes exploitées.

Cette révolution fut aussi celle des nationalités opprimées. Au sein de la Russie des tsars, les Grands-Russes étaient 70 millions tandis que les peuples opprimés, 92 millions de non-Russes, formaient plus de la moitié de la population. Ces peuples étaient essentiellement répartis sur la périphérie : au nord-ouest, les Finlandais ; à l’ouest, les Baltes et les Polonais ; au sud-ouest, les Ukrainiens ; au sud et à l’est, les Géorgiens, Arméniens, Tatars, Bachkirs, Turkmènes, Kazakhs.

Cinq à six millions de Juifs formaient un cas à part. N’ayant pas de territoire propre, mais de fait confinés administrativement à l’Ukraine, aux pays Baltes et à la Pologne, ils étaient l’objet de discriminations spécifiques. Le tsarisme cultivait les préjugés les plus infâmes à leur égard pour détourner la colère des masses contre les Juifs. Des lois, décrets et règlements multipliaient les mesures discriminatoires, restreignant leur accès à l’enseignement, à diverses professions et métiers, leur imposaient une zone de résidence. Et il y avait les pogroms, ces émeutes meurtrières que le régime organisait ou laissait se produire. Autour des événements de 1905, on recensa ainsi 4 000 morts et 10 000 mutilés dans une centaine de pogroms : un bilan qui aurait été bien plus lourd si le mouvement ouvrier révolutionnaire, toutes tendances confondues, n’avait aidé à la défense des quartiers et bourgades juives et s’il n’avait, dès le début de son existence, combattu l’antisémitisme parmi les prolétaires.

L’oppression des minorités nationales était générale. Elle prenait des formes variées : certains peuples avaient été colonisés, d’autres russifiés de force, d’autres encore s’étaient fait voler leurs terres, et la plupart se voyaient interdire d’étudier, ainsi que d’éditer livres et journaux dans leur langue maternelle. Le réveil de ces peuples n’en fut que plus énergique, et se manifesta dans certains endroits en étroite connexion avec le mouvement ouvrier.

Lénine rapporte[4] ainsi qu’en décembre 1905, dans des centaines d’écoles de Pologne, les écoliers brûlèrent tous les livres et les tableaux russes, ainsi que les portraits du tsar. Ils battirent et chassèrent des écoles les maîtres russes, exigèrent le rattachement des écoles secondaires au soviet des députés ouvriers et, entre autres, voulurent imposer le port des blouses rouges, afin de marquer leur adhésion à la future république prolétarienne. À la même époque, Lénine donnait en exemple l’activité révolutionnaire des travailleurs lettons et de leur parti socialiste dans la guerre civile qui avait éclaté après décembre 1905. D’autres peuples, comme ceux que l’on qualifiait de musulmans ou du Turkestan, créèrent des organisations les plus diverses, se mirent à la politique et présentèrent des candidats nationaux dans les élections qui suivirent.

Dans la foulée des événements de 1905 en Russie, des revendications nationales émergèrent et débouchèrent sur des insurrections et des révolutions : en Turquie en 1908, contre le démembrement de l’Empire ottoman par les puissances impérialistes européennes et contre le vieux régime féodal ; en Chine en 1911 pour la république, contre l’impérialisme, et aussi en Perse, dans les Balkans. Ce mouvement d’ensemble était, pour Lénine, « l’éveil de l’Asie », le début d’une période de révolutions bourgeoises et de mouvements nationaux, qui secouaient déjà les vieux empires, russe et ottoman, et qui rendait possible l’ébranlement complet de l’ordre impérialiste, la révolution mondiale.

Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes

Pour le mouvement socialiste, la révolution à venir en Russie était bourgeoise en cela que ses objectifs – balayer les vieilleries féodales, distribuer la terre aux paysans et, là où le problème se posait, construire des États-nations – étaient historiquement ceux de la bourgeoisie. Mais les bolcheviks pensaient, au regard des expériences de 1848 et de 1905, que seul le prolétariat avait la force révolutionnaire de les réaliser.

Chercher à transformer la lutte pour des objectifs démocratiques en révolution prolétarienne faisait partie des tâches essentielles des révolutionnaires depuis 1848. Les luttes populaires massives ne se sont jamais développées sur l’objectif initial affiché d’exproprier la bourgeoisie et de socialiser les moyens de production ; elles se développent toujours ou presque sur des objectifs démocratiques répondant à des problèmes immédiats que se posent les classes populaires. Le rôle des révolutionnaires est de combattre avec les masses pour ces objectifs, tout en expliquant qu’ils ne pourront être atteints et réalisés intégralement que si l’on renverse le capitalisme. Ainsi, le suffrage universel ne prend tout son sens qu’à partir du moment où l’on a exproprié les quelques dizaines de familles qui contrôlent la quasi-totalité de l’économie et les moyens d’information.

C’est en luttant pour des objectifs intermédiaires, transitoires, en éprouvant leurs limites dans le cadre du système capitaliste, que se forme pour les larges masses la conscience de la nécessité d’en finir avec la domination de la bourgeoisie. C’est pour cela, disait Lénine, « que nous devons formuler en termes rigoureusement révolutionnaires chacune de nos revendications démocratiques[5] ». Et c’est ainsi qu’il envisageait la question nationale.

Dans la Russie, où la revendication nationale n’était qu’une des formes de protestation contre l’oppression politique et sociale, cette question fut posée d’emblée par le mouvement ouvrier et au mouvement ouvrier. C’est parmi les artisans et les ouvriers de la minorité juive que fut créée la première organisation socialiste de l’Empire tsariste, le Bund, fin 1897. Six mois plus tard, le Parti social-démocrate ouvrier de Russie vit le jour, avec l’aide active de ce même Bund qui en fit partie un temps.

Mais si nombre de révolutionnaires d’origine juive ont rejoint le Parti social-démocrate russe et non le Bund, c’est parce qu’ils pensaient comme nombre de militants de cette époque, qu’ils soient russes ou originaires de nationalités opprimées, qu’il fallait lutter, et pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et en même temps pour l’unité de la classe ouvrière et de son organisation de combat, reflet de l’unité des intérêts politiques et sociaux des travailleurs.

En Russie, le parti bolchevique, qui regroupait en son sein de nombreux militants issus de Géorgie, de Pologne, d’Ukraine et d’autres minorités opprimées, fit de cette question un des pivots de sa politique, essentiellement à partir de 1913[6], dans une série de textes de Lénine traitant du droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

Bien sûr, ce mot d’ordre était et avait été aussi brandi par d’autres. Ainsi Napoléon III avait défendu ses guerres de brigandage au nom du « principe des nationalités », tandis qu’au sortir de la Première Guerre mondiale, le président américain Wilson allait en faire son slogan, pour que les États impérialistes militairement vainqueurs puissent mieux enchaîner à leur char les petites nations « libérées » de la tutelle des empires centraux.

C’est cette raison, la possibilité pour les puissances impérialistes d’utiliser les petits États dans la lutte pour leurs intérêts, qui fit qu’au début du 20e siècle, des révolutionnaires rejetaient la revendication du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Que l’impérialisme s’emploie à de telles manœuvres, rien n’est moins vrai. Mais, en conclure qu’il faut rejeter le droit des nations à disposer d’elles-mêmes aboutit en définitive à faire le jeu de l’impérialisme dominant, contre les peuples opprimés.

La politique de Lénine concernant l’oppression nationale s’articulait sur deux axes fondamentaux, complémentaires et indissociables.

Au sein des nations dominantes, la revendication du droit à l’autodétermination jusqu’à la séparation permettait à la fois de montrer que la classe ouvrière de la nation dominante était solidaire des opprimés des nations dominées et de lutter contre le chauvinisme entretenu par la bourgeoisie de la nation dominante. Cette revendication permettait aussi de lutter contre les nationalistes de la nation dominée, en démontrant que les alliés des opprimés étaient les ouvriers de la nation dominante.

Au sein des peuples opprimés, revendiquer de la manière la plus résolue possible le droit à choisir son avenir national, y compris à se séparer, c’était se préparer à prendre la tête de la lutte contre les représentants de la nation qui opprime, ses partis, sa bureaucratie d’État, sa police, son armée. Cette lutte devait se mener avec tous les éléments de la nation opprimée prêts à le faire, y compris la bourgeoisie ou la petite bourgeoisie.

Mais, et c’était essentiel, il fallait s’assurer que, avant, pendant et après le combat, le prolétariat conserve son indépendance politique absolue vis-à-vis des courants bourgeois. Lénine affirmait ainsi : « Si nous constatons que la bourgeoisie des nations opprimées ne fait que bavarder sur l’insurrection nationale et passe en fait des arrangements réactionnaires avec la bourgeoisie de la nation oppressive à l’insu de son peuple et contre lui, la critique des marxistes révolutionnaires doit être dirigée non pas contre le mouvement de libération nationale mais contre son avilissement, sa dégénérescence[7]. » Il fallait pouvoir démontrer aux yeux de toute la population que le prolétariat était la classe la plus déterminée à imposer le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, que lui et son parti étaient prêts à prendre la tête de cette lutte, y compris contre la bourgeoisie nationale si elle y renonçait.

Cette indépendance politique reposait sur l’union des ouvriers des nations opprimées avec ceux des nations qui les opprimaient au sein d’organisations communes, de façon à ce que la classe ouvrière se sente une et une seule. C’était une manière de lutter contre la pénétration en son sein des idées nationalistes[8], contre l’influence de la bourgeoisie. Lénine avait en tête l’exemple des Autrichiens dont le parti avait fini par éclater en six partis nationaux sous la pression des nationalistes de chaque bord. Il combattait les idées de certains socialistes autrichiens qui, au nom de la culture nationale des nations opprimées, cherchait à créer des structures nationalement homogènes au sein de la société bourgeoise, ce qui, au lieu de rapprocher les ouvriers de chaque nation, dressait des murs entre eux et les rapprochait de leur propre bourgeoisie.

D’autres courants reprochaient à la politique de Lénine d’aller dans le sens de l’éclatement politique en une multitude de nations, à rebours de l’objectif communiste de la fin des frontières et de l’unité des peuples. Mais, au contraire, le point de départ de Lénine était l’internationalisme prolétarien. Il prenait en compte le sentiment d’oppression nationale, en expliquant que seule la liberté de séparation rend possible une association volontairement choisie.

Cette politique défendant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes permettait de lier les mouvements nationaux à la révolution sociale. Toute lutte naissant au sein des nations opprimées affaiblissait la bourgeoisie de la nation qui opprime. Et comme cette lutte était relayée au sein de la classe ouvrière de la nation oppressive, cela ne pouvait qu’affermir sa conscience et sa volonté de lutter. De même, tout combat révolutionnaire des travailleurs de la nation dominante mettant à l’ordre du jour la libération des nations opprimées permettait à la classe ouvrière de trouver des alliés en leur sein, en faisant apparaître à tous que la victoire des uns serait la condition de la victoire des autres.

L’un des problèmes, et non le moindre, était le chauvinisme des Grands-Russes, y compris chez les ouvriers. Affirmer que les opprimés avaient le droit à l’indépendance permettait de combattre le chauvinisme au sein de la nation dominante et, en retour, d’éliminer la méfiance des opprimés à l’égard des prolétaires de la nation dominante. Sans égalité des nations dans les consciences, l’inégalité de développement, qui existait de fait entre les nations, pouvait perpétuer l’oppression, y compris après la révolution.

Ce mot d’ordre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes avait pour but d’armer politiquement les bolcheviks et la classe ouvrière pour la période révolutionnaire à venir, une période qui, à l’issue de la Première Guerre mondiale, allait relancer les luttes nationales des peuples opprimés de Russie, mais pas seulement.

Les bolcheviks considéraient que la révolution à venir était la révolution mondiale, une révolution qu’ils considéraient non pas comme un événement isolé dans le temps mais comme une époque, une période. Dans cette période de révolution, il fallait envisager différentes étapes en fonction du stade de développement auquel était arrivée chaque nation. Ainsi, si le socialisme était à l’ordre du jour dans les pays capitalistes avancés, si, dans ces pays où la question nationale était résolue depuis longtemps, on pouvait et on devait dépasser le cadre national et unir les prolétaires des différentes nations entre eux, ce n’était pas le cas des pays non développés.

En Russie et plus largement en Asie où certaines populations étaient encore nomades ou en cours de sédentarisation, la bourgeoisie et le prolétariat n’existaient que sous forme embryonnaire, et en quelque sorte importés par la nation dominante. La lutte contre l’oppression nationale et le réveil des mouvements nationaux ne pouvaient donc pas prendre d’emblée le chemin de la révolution prolétarienne, mais ils pouvaient prendre la forme de guerres nationales contre les puissances impérialistes, avec pour objectif l’indépendance nationale. Ces guerres étaient, disait Lénine, « en soi progressives, révolutionnaires[9] » .

Ce sur quoi il comptait, c’était la combinaison des luttes du prolétariat et des luttes nationales s’entraînant les unes les autres dans la révolution à venir. Et c’est ce que sa politique du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes cherchait à favoriser.

La Révolution russe et la question nationale

En février 1917, le tsarisme était renversé. Il n’y avait plus de gardiens devant les portes de la prison des peuples, et les nations opprimées s’engouffrèrent dans la lutte. Et l’on peut dire que si, après octobre 1917, les bolcheviks réussirent à garder le pouvoir, leur politique dans la question nationale, tout autant que le mot d’ordre de la terre aux paysans, y fut pour beaucoup. Pendant toutes les années de guerre civile, question nationale et révolution socialiste furent intimement liées.

Après la révolution de février, les bourgeoisies des nations opprimées, pour la plupart étroitement associées à la bourgeoisie russe, se tournèrent vers le gouvernement provisoire de Kerensky, le reconnaissant comme un des leurs, pour lui demander non pas l’indépendance mais plus d’autonomie. En pratique, elles n’allaient devenir ouvertement indépendantistes qu’après la prise du pouvoir par les soviets ouvriers en octobre 1917. En attendant, Kerensky, obéissant aux intérêts de la bourgeoisie russe et à ceux de ses protecteurs, les impérialistes français et anglais, s’employait, comme sur toutes les questions importantes, à différer la discussion de ces revendications jusqu’à la réunion d’une Assemblée constituante toujours repoussée.

Rompant avec cela, le pouvoir soviétique affirma dès ses premiers pas le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le 15 novembre 1917, le décret du pouvoir bolchevique sur les nationalités reconnut l’égalité et la souveraineté des peuples, le droit à l’autodétermination, à la fédération, à la sécession ainsi que l’égalité des droits de toutes les nationalités au sein de la Russie soviétique. Dans les semaines qui suivirent, le pouvoir des soviets reconnut l’indépendance de la Finlande, de l’Ukraine et de la Pologne. Cela montra à des dizaines de millions de travailleurs, de paysans et de pauvres que le nouveau régime n’avait rien de commun avec la politique tsariste : il respectait les droits nationaux, tandis que ses ennemis, les Blancs, partisans du tsar et de la bourgeoisie, ne juraient que par le retour de la prison des peuples.

Le 10 juillet 1918, les bolcheviks proclamèrent la République socialiste fédérative soviétique de Russie, la RSFSR, reconnaissant par là le caractère multinational du pays et annonçant que les relations entre les peuples devaient se fonder sur la fédération et non sur l’oppression de tous par un centre russe privilégié.

Ce qui, à l’un des pires moments de la guerre civile, était surtout un acte politique, une démonstration, un appel, prit tout son sens dans les mois et années qui suivirent. Assiégé de toute part par une quinzaine d’armées blanches et de corps expéditionnaires étrangers qui lui faisaient la guerre, le pouvoir soviétique allait créer une vingtaine de républiques nationales autonomes au sein de la RSFSR, avant que celle-ci ne devienne une des composantes de l’URSS, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, une union conçue comme une fédération volontaire de républiques.

La construction de cette fédération, puis de cette union de républiques socialistes permet de mesurer comment le prolétariat au pouvoir cherchait à régler d’une manière progressiste la question nationale. On doit comparer cela avec ce que fit l’impérialisme en Europe centrale dans les mêmes années : l’Allemagne fut amputée, l’Autriche-Hongrie dépecée en une demi-douzaine de petits pays économiquement non viables, incapables de se développer, et dont le territoire avait été taillé dans la chair des peuples. Chacun de ces remaniements de frontières avait signifié des déplacements forcés de populations, des exactions contre des peuples subitement devenus minoritaires au sein d’un nouvel État oppresseur.

Cela condamnait ces États à être enchaînés les uns aux autres par une haine mutuelle et une faiblesse générale, alimentant les rancœurs nationalistes, le militarisme, la xénophobie et suscitant des régimes clérico-policiers. Au milieu des années 1930, la quasi-totalité des pays d’Europe centrale et orientale étaient des dictatures férocement anti-ouvrières, appuyées sur l’armée ou sur des partis plus ou moins fascisants.

La question nationale en Ukraine

Le chemin pour en arriver au début des années 1920 à une union des républiques soviétiques ne fut pas simple, la politique des bolcheviks n’ayant pas été exempte d’erreurs.

L’Ukraine, l’une des plus grandes composantes de l’ancien Empire des tsars était, avec près de 30 millions d’habitants, comme la Russie, à 90 % paysanne, mais avec cette particularité que, dans les grandes villes et centres industriels, à Kiev, Kharkov, Odessa, Dniepropetrovsk, etc., le prolétariat était pour une bonne part russe ou russifié. Et c’est dans ce prolétariat que les bolcheviks étaient surtout implantés. Durant la guerre civile, les deux premiers gouvernements soviétiques en Ukraine s’effondrèrent, essentiellement parce qu’ils étaient devenus impopulaires. Dans les campagnes, ils s’étaient aliéné les paysans, même les plus pauvres, en décidant de socialiser l’agriculture pour mieux « exploiter » selon leur mot l’Ukraine afin de nourrir la Russie. La campagne se souleva, des chefs de guerre mobilisèrent les paysans, réclamèrent des soviets sans bolcheviks russes, etc. Les bolcheviks d’Ukraine, de nationalité russe pour la plupart, et sous la pression de la guerre civile, s’étaient comportés comme des conquérants. Ils avaient même superbement ignoré les borotbistes, les partisans de Borotba – ce qui signifie « la lutte » en ukrainien –, un parti favorable aux soviets, indépendantiste et bien implanté dans les campagnes.

Lorsque les bolcheviks reconquirent le pouvoir début 1920, ce fut armés de l’expérience de leurs premiers échecs. Lénine choisit d’envoyer en Ukraine Rakovsky, un dirigeant révolutionnaire d’origine balkanique, pour contrer le chauvinisme grand-russe de certains bolcheviks, ressouder les liens avec les prolétaires et paysans ukrainiens et réaffirmer l’indépendance de la République socialiste soviétique d’Ukraine.

Dans la Pravda du 1er janvier 1920, Lénine défendit sa ligne politique : « Il va de soi que seuls les ouvriers et paysans d’Ukraine peuvent décider… si l’Ukraine doit fusionner avec la Russie ou constituer une République autonome indépendante et, dans ce cas, quel lien fédératif doit l’associer à la Russie… Nous voulons une alliance librement consentie des nations… Aussi devons-nous, nous communistes grands-russes, être conciliants en cas de divergences entre les communistes-bolcheviques d’Ukraine et les borotbistes lorsque ces divergences portent sur l’indépendance de l’Ukraine, les formes de son alliance avec la Russie[10] » Cette politique porta ses fruits. Le 30 mars, Lénine pouvait dire : « Au lieu d’un soulèvement des borotbistes, les meilleurs de leurs éléments ont adhéré à notre parti avec notre assentiment[11]. »

L’exemple bachkir

Début 1919, la fondation de la République du Bachkortostan, le « pays des Bachkirs », une région au sud de l’Oural à la jonction entre Europe et Asie, fit pour la première fois la démonstration en grand de ce que le pouvoir soviétique pouvait accomplir en matière d’autonomie nationale. Cette nouvelle république apportait la preuve que les nations opprimées, économiquement et culturellement retardataires, y compris sans prolétariat autochtone, pouvaient obtenir la plus large autonomie, en s’appuyant sur la révolution prolétarienne, sur le pouvoir des soviets en Russie.

Dans le dernier quart du 19e siècle, comme dans d’autres régions, le pouvoir tsariste avait accéléré l’implantation de paysans russes parmi les Bachkirs, en promettant à ces colons des terres dont il avait dépouillé les autochtones. L’une des revendications du mouvement bachkir était la restitution des terres volées. Fin 1917, un gouvernement nationaliste bachkir avait pris le pouvoir. Il revendiquait l’autonomie de la région et, allié aux socialistes-révolutionnaires locaux, il faisait la guerre aux bolcheviks.

Cependant, après la prise du contrôle du territoire par les armées blanches de l’amiral Koltchak, qui décida d’abolir l’autonomie territoriale et de dissoudre les forces militaires bachkires, le mouvement nationaliste prit langue avec les bolcheviks. Ceux-ci étaient alors partagés en deux tendances. La première, constituée par les communistes locaux en majorité d’origine russe, exigeait la capitulation et le désarmement des troupes bachkires, ce qui rendait tout accord impossible. Finalement, la tendance favorable à la conciliation avec les nationalistes l’emporta et, en mars 1919, un traité signa l’acte de naissance de la République socialiste soviétique autonome du Bachkortostan au sein de la RSFSR. Il traçait ses frontières afin d’y réduire la proportion de population russe et stipulait que les chemins de fer, les usines et les mines se trouvaient placés sous juridiction directe des autorités soviétiques centrales. Quant aux forces armées bachkires, il était prévu qu’elles relèvent du commandement central de l’Armée rouge, tout en restant formées sur une base nationale.

Cette république du Bachkortostan fut la première du genre. Son grand mérite fut de contribuer à convaincre de nombreuses autres nationalités que, face aux Blancs qui voulaient les ramener à leur ancienne condition, un compromis avec le régime des soviets était possible.

La fédération, une politique volontariste

Aux peuples qui rejoignaient le camp de la révolution socialiste, les bolcheviks promettaient donc la fédération, soit au sein de la Russie ou d’une autre république soviétique, soit sur un pied d’égalité avec la Russie comme dans le cas de l’Ukraine. Les républiques soviétiques russe et ukrainienne avaient unifié un certain nombre d’administrations, l’armée, l’économie, mais tout ce qui pouvait être administré localement, comme l’agriculture ou l’instruction publique, devait rester du ressort des pouvoirs locaux. Même au sein de l’armée, l’accord entre elles prévoyait la création de cadres pour des régiments ukrainiens rouges avec un commandement en langue ukrainienne, la création d’une école d’officiers ukrainiens rouges.

Les institutions fédérales ne faisaient cependant pas tout. Cela ne fonctionna que parce que le pouvoir bolchevique eut le souci constant du développement des républiques non russes. L’une des préoccupations de la direction communiste de l’État soviétique était de lutter contre la permanence du chauvinisme grand-russe au sein du prolétariat et des communistes, héritage du passé colonial de la Russie, et contre son influence néfaste sur les relations entre nationalités. Au congrès des peuples de l’Orient, qui se tint à Bakou en 1920, plusieurs délégués intervinrent d’ailleurs vivement pour que l’Internationale communiste nouvellement fondée se débarrasse de ce qu’ils désignaient comme des « colonisateurs qui travaillent sous le masque du communisme ».

Pour que l’égalité proclamée entre les peuples ne soit pas formelle, il fallait s’atteler à combler le fossé colonial laissé par le tsarisme, il fallait en jeter les bases sociales, matérielles. Culturellement, l’effort fourni fut énorme. Dans le Caucase, en Sibérie, dans le Grand Nord, des dizaines de peuples n’avaient ni écoles, ni même de langue écrite. Il fallut former des maîtres, construire des écoles, itinérantes chez les nomades, créer des alphabets adaptés à ces langues tout en commençant à éditer des manuels. Le taux d’alphabétisation d’environ 3 % parmi la population ouzbek en 1897 avait presque quadruplé en 1926, avec des progrès du même ordre dans toute l’Asie et le Caucase soviétiques. Et cet effort se poursuivit par la suite, environ 50 millions d’illettrés apprirent ainsi à lire et à écrire. Un bond gigantesque qui montrait tout ce qu’une révolution avait à leur offrir, mais que la seule politique du pouvoir n’aurait pas rendu possible s’il n’avait mobilisé pour cela les efforts de millions de travailleurs, de gens un peu plus éduqués et toutes les ressources que permet le fait d’avoir un État à soi.

La Troisième internationale et les mouvements nationaux

L’horizon des bolcheviks n’était pas la Révolution russe mais la révolution mondiale. Ils la concevaient comme une combinaison de révolutions dans les pays impérialistes et dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux. L’Internationale communiste, appelée aussi Troisième Internationale, qu’ils créèrent avec des révolutionnaires d’autres pays en tant que parti mondial de la révolution, plaça la question nationale et coloniale au premier rang de ses préoccupations.

Après l’échec de la révolution allemande et de la révolution hongroise en 1919, l’axe de propagation de la révolution semblait se déplacer vers l’Asie. Dans les pays dominés par l’impérialisme où le prolétariat n’existait pas, les communistes se devaient comme partout de lier les luttes nationales à la révolution prolétarienne commencée en Russie. Il s’agissait alors, comme cela fut dit au deuxième congrès des organisations communistes des peuples d’Orient, « de traduire dans la langue de chaque peuple la véritable doctrine communiste, […] et leur dire dans une langue accessible que leur seul espoir de se libérer est la victoire de la révolution mondiale[12] ». Il s’agissait de lutter contre l’impérialisme et contre les vestiges du Moyen Âge, non pas en appelant à copier la Révolution russe mais en adaptant la politique des communistes aux conditions réelles de ces pays, avec des objectifs et des moyens, comme l’indépendance nationale, la fédération, les soviets de paysans, et d’autres qui restaient à inventer.

L’une des initiatives en ce sens fut le congrès des peuples de l’Orient de Bakou en mars 1920. Les bolcheviks voulaient relier leur combat aux luttes anticoloniales et anti-impérialistes qui éclataient en Orient, en Égypte en 1919, en Irak en 1920 et qui allaient se poursuivre pendant plusieurs années. L’énergie de ces mouvements qui affrontaient l’impérialisme était puissante, il fallait s’appuyer dessus.

Zinoviev déclara ainsi à ce congrès : « Peuples de l’Orient, on vous a beaucoup parlé de la guerre sainte, de même qu’on en a beaucoup parlé aux travailleurs européens en 1914, au moment de la guerre capitaliste ! Peuples de l’Orient, c’était alors une guerre maudite ! Mais aujourd’hui, nous vous engageons à commencer une guerre vraiment sainte contre la bourgeoisie et contre les oppresseurs de l’humanité toute entière. » En même temps, il fallait tenter de donner à ces mouvements un contenu de classe.

À ce congrès, le communiste hongrois Bela Kun, tout en exprimant toute sa sympathie aux combattants turcs contre l’impérialisme, constatait que « le mouvement révolutionnaire national, en Turquie, est uniquement dirigé contre les oppresseurs étrangers et que son succès ne signifierait pas la libération des paysans et des ouvriers de l’oppression et de l’exploitation en général ». Il recommandait « aux paysans et aux ouvriers turcs de se grouper dans des organisations autonomes, d’être prêts à poursuivre l’œuvre libératrice jusqu’au bout ». À ce prix, disait-il, « le peuple travailleur de Turquie peut se libérer de tous ses oppresseurs et exploiteurs, à ce prix seulement la terre, les fabriques, les mines et, d’une façon générale, toutes les richesses du pays seront utilisées dans l’intérêt des travailleurs et rien que des travailleurs[13] ».

Parallèlement, dans les pays développés, l’Internationale communiste défendait l’idée que les prolétaires devaient être sans réserve et sans condition du côté des peuples opprimés par l’impérialisme, y compris et surtout par leur propre impérialisme. Les partis communistes des pays riches devaient ainsi soutenir, était-il précisé, « non seulement en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, […] et entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux[14] ».

En prenant la tête de la lutte anti-impérialiste, l’Internationale communiste devint un centre de ralliement aussi bien pour ceux qui, dans les pays coloniaux, aspiraient à l’émancipation complète de leur classe laborieuse et qui étaient prêts à se former à l’école du communisme révolutionnaire, que pour nombre de militants nationalistes que seule la fin de l’emprise coloniale sur leur pays intéressait. Il fallait bien sûr distinguer en permanence les uns des autres. Tout en appuyant ces mouvements nationalistes révolutionnaires, Lénine, Trotsky et l’Internationale communiste insistaient sur le fait qu’en toutes circonstances, même dans les pays les moins développés, même là où le prolétariat était très faible, il fallait regrouper de façon indépendante, politiquement, tous ceux qui visaient consciemment la révolution prolétarienne mondiale. Et cette indépendance devait d’abord s’exercer vis-à-vis de la bourgeoisie anticoloniale de ces pays. Il fallait donc séparer aux yeux des masses les communistes des nationalistes, même s’ils faisaient front ensemble.

Une résolution spéciale sur les colonies précisait : « L’Internationale communiste ne doit soutenir les mouvements révolutionnaires dans les pays arriérés qu’à la condition que les éléments des plus purs partis communistes – et communistes en fait – soient groupés et instruits de leurs tâches particulières, c’est-à-dire de leur mission de combattre le mouvement bourgeois et démocratique. L’Internationale communiste doit entrer en relations temporaires avec les mouvements révolutionnaires dans les colonies et les pays arriérés, sans toutefois jamais fusionner avec eux et en conservant toujours le caractère indépendant de mouvement prolétarien même dans la forme embryonnaire[15]. »

Le stalinisme et l’abandon de l’internationalisme prolétarien

La montée révolutionnaire ne fut cependant pas à la hauteur des attentes. Seul le prolétariat russe n’avait pas été vaincu par la bourgeoisie. Et déjà les effets du reflux de la vague révolutionnaire commençaient à affecter l’État ouvrier lui-même.

Dans une Russie politiquement isolée, économiquement et culturellement arriérée, encore plus appauvrie par les ravages de la guerre civile, et où l’avant-garde consciente d’un prolétariat épuisé avait été décimée dans les combats pour la survie du pouvoir soviétique, une bureaucratie tentaculaire avait pris la place de la classe ouvrière aux commandes de l’État soviétique.

Du point de vue de la question nationale, jusqu’en 1924, le chauvinisme grand-russe fut au moins combattu par la direction bolchevique, en particulier Lénine. Peu avant sa mort, son dernier combat l’opposa à Staline, qu’il qualifia alors d’« argousin chauvin grand-russe » parce qu’il voulait réorganiser la Géorgie soviétique par-dessus la tête des dirigeants communistes géorgiens. La façon violente dont s’était comporté Staline à cette occasion préfigurait ce qui allait être le retour en force et du nationalisme grand-russe et de l’oppression nationale en URSS avec la bureaucratisation du régime.

En 1925, en se reconnaissant dans la théorie du socialisme dans un seul pays défendue par Staline, la bureaucratie proclama à la face du monde que l’extension de la révolution n’était pas son problème, qu’elle n’en voulait plus.

Ainsi, pendant la révolution chinoise de 1925-1927, la direction stalinienne adouba le Kuomintang, le mouvement nationaliste de Tchang Kaï-Chek, comme direction de la révolution chinoise. Elle contraignit le jeune Parti communiste chinois à s’y fondre et à œuvrer au développement de ce mouvement nationaliste dirigé par la bourgeoisie, sans qu’il puisse regrouper de façon indépendante les ouvriers et les paysans qui venaient à lui. Alors que la révolution mûrissait à grande vitesse, et que le Parti communiste chinois attirait toujours plus de pauvres, de travailleurs, de déshérités qui plaçaient en lui tous leurs espoirs, il se retrouvait ligoté, incapable de proposer aux masses radicalisées une autre politique que celle du Kuomintang. Quand ce dernier négocia avec les puissances impérialistes et se retourna contre les ouvriers et le Parti communiste, des milliers d’ouvriers furent massacrés, les militants communistes furent systématiquement pourchassés, torturés et assassinés.

Ce qui restait du Parti communiste chinois se réfugia dans les campagnes où il allait se lier à la paysannerie. S’appuyant sur la soif de terre de celle-ci, sur son aspiration à plus de justice, il forma des troupes de paysans, des troupes qu’il mit au service d’une politique d’indépendance nationale à l’égard de l’impérialisme. C’était une politique bourgeoise qui, sous la direction de Mao, ne visait plus à renverser l’impérialisme mais à l’obliger à faire une certaine place à une Chine enfin unifiée. Le Parti communiste chinois avait gardé son nom, mais il avait changé de nature en se faisant le dirigeant d’une politique nationaliste bourgeoise radicale.

L’Internationale, qui n’avait pas eu le temps de former une génération de communistes révolutionnaires compétents, ni dans les pays riches, ni dans les pays pauvres, d’instrument de la révolution à venir s’était muée en outil de la politique contre-révolutionnaire de la bureaucratie. Hostile à la classe ouvrière dont elle continuait à se revendiquer mais dont elle avait usurpé le pouvoir, la bureaucratie considérait les révolutions extérieures comme une menace pour elle. Quant aux nationalistes que l’Internationale stalinisée pouvait attirer, la bureaucratie cherchait en eux des alliés, non seulement contre l’encerclement impérialiste, mais aussi contre le risque de voir le prolétariat révolutionnaire l’emporter dans un autre pays.

C’est pourquoi si les vagues suivantes de montée révolutionnaire dans les pays pauvres allaient renforcer certains partis communistes, dont quelques-uns finirent par s’emparer du pouvoir comme en Chine, aucun ne représentait plus, d’aucune manière, les intérêts du prolétariat mondial ni les perspectives de la révolution communiste.

Les luttes nationales après la Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale fut le creuset d’une nouvelle vague révolutionnaire, puissante et contagieuse, qui secoua les immenses empires coloniaux. Dans l’immédiat après-guerre, il y eut d’abord une nouvelle révolution chinoise, une vaste et profonde insurrection paysanne qui porta au pouvoir Mao Tsé-Toung et son parti. Dans le Sud-Est asiatique, au Moyen-Orient, au Maghreb, à Madagascar, il se produisit aussi une série de révoltes paysannes, d’insurrections nationales et de mouvements révolutionnaires d’ampleur.

Ces mouvements révolutionnaires, qui se situaient sur le terrain de la lutte contre la domination impérialiste, furent tous dirigés par des nationalistes radicaux issus de la petite bourgeoisie. Certains, en Indochine, puis au Vietnam, voire en Corée, mais surtout en Chine, continuaient d’arborer une étiquette communiste, héritage de leur lointaine origine, puis de leur formation à l’école du stalinisme, ce qui les aida à abuser les masses travailleuses des campagnes et des villes quant à la politique qu’ils poursuivaient et allaient mettre en œuvre.

À cette époque, nulle part le prolétariat n’intervint de façon autonome. Nulle part on ne vit des organisations politiques lui proposer d’agir sur le terrain de ses intérêts de classe, ni même proposer en son nom une politique rattachant ces mouvements d’émancipation nationale à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie au niveau mondial.

Dans ce qu’on allait appeler le tiers-monde, le prolétariat n’était pourtant pas inexistant. Il était en général très minoritaire en comparaison de la paysannerie, et même de la petite bourgeoisie urbaine. Mais dans nombre de ces pays il n’était finalement ni plus faible ni moins concentré qu’il ne l’avait été dans la Russie de 1917. Il constitua même, dans la plupart de ces révolutions, une partie importante des combattants.

Les dirigeants nationalistes radicaux avaient une conscience de classe, mais la leur. Ils menaient une politique qui ne laissait pas de place à la contestation de la part de représentants du prolétariat et ils faisaient la guerre à toute tentative d’organisation indépendante de ce dernier. Popularisée par les maoïstes et leurs semblables, la formule « le pouvoir au peuple » était destinée à tromper les classes populaires, en premier lieu la classe ouvrière. Les nationalistes radicaux cherchaient par-dessus tout à éviter que les masses exploitées et le prolétariat parviennent à la conquête et à l’exercice du pouvoir. Ils étaient des petits bourgeois conscients qui voulaient le pouvoir pour eux-mêmes, au nom des intérêts de leur classe sociale, la bourgeoisie, sans que cela bouleverse le cadre général de la domination mondiale de cette classe sur l’humanité.

Pour imposer leur hégémonie sur le mouvement national, les nationalistes construisirent des fronts, des appareils bureaucratiques qu’ils contrôlaient et qui, en unissant sous un même drapeau les classes opprimées et la bourgeoisie ou la petite bourgeoisie nationale, soumettaient les opprimés à cette dernière. La prise du pouvoir était conçue comme celle de leur appareil militaire. Les masses étaient là pour se battre, pour appuyer leur politique, pas pour diriger, pas même pour contrôler la lutte, et bien sûr surtout pas le nouveau régime qu’elles avaient contribué à mettre en place. Sur de telles bases, Mao avait été le premier à diriger une révolution jusqu’à la prise du pouvoir sans craindre d’être débordé par les masses dont il avait utilisé la combativité. C’est précisément pour cela que le maoïsme allait servir de référence à nombre de mouvements comparables politiquement et socialement dans les révolutions ultérieures.

La lutte des Palestiniens

Malgré tout, il arriva que les masses débordent les limites tolérées par les nationalistes. Ce fut le cas des Palestiniens. Les nationalistes qui s’étaient placés à leur tête préférèrent alors les sacrifier plutôt que de risquer de perdre le contrôle du mouvement ou de le voir suivre une voie dont politiquement ils ne voulaient pas.

Les centaines de milliers de Palestiniens, chassés de leurs terres par Israël en 1947, contraints à l’exil, réfugiés dans des camps au Liban, en Syrie, en Jordanie s’étaient radicalisés en 1967 après la défaite de l’Égypte et de la Syrie lors de la Guerre des six jours face à Israël. Cette déroute militaire les avait menés à la conclusion que pour récupérer leurs terres, pour sortir de la misère, de leur situation de réfugiés sans droits, ils ne pouvaient pas compter sur les États arabes, alors que les dirigeants nationalistes misaient tout sur le soutien des dirigeants égyptiens, syriens, saoudiens et autres.

Il existait déjà des groupes palestiniens armés : ils virent alors affluer à eux des dizaines de milliers de Palestiniens courageux, déterminés à se battre pour leurs droits et à devenir des combattants. Pour toute la jeunesse arabe du Moyen-Orient, les Palestiniens devinrent un exemple. Ces feddayins – littéralement, combattants prêts au sacrifice – qui n’avaient plus rien à perdre, avaient gagné l’estime des masses populaires des pays arabes où ils avaient trouvé un refuge. Ils étaient prêts à se battre non seulement contre l’armée israélienne, mais aussi contre les États arabes qui les avaient trahis. Leur mobilisation, leur nombre, la sympathie dont ils jouissaient parmi des millions de pauvres des pays arabes, leur refus de plier devant l’ordre impérialiste, l’exemple qu’ils donnaient, tout cela pouvait ouvrir de réelles possibilités révolutionnaires à l’échelle de toute la région.

Cette force aurait pu faire exploser la domination impérialiste sur le Moyen-Orient et déboucher sur la création non seulement d’un État palestinien, mais peut-être d’un État arabe unifié à l’échelle de la région, un État qui aurait balayé les dictatures syrienne, jordanienne et autres, ainsi que les frontières artificielles introduites par l’impérialisme.

Mais une telle perspective et la politique qu’elle aurait exigée étaient exclues pour Arafat et les autres dirigeants nationalistes palestiniens. Leur but était de négocier la création d’un État palestinien dont ils prendraient la tête, un État reconnu de l’impérialisme comme des dictatures arabes voisines. Pour eux, il n’était donc pas question de donner comme objectif aux Palestiniens, et aux pauvres de la région qu’ils influençaient, de renverser les régimes de ces pays. Il n’était pas question pour ces chefs nationalistes de s’appuyer sur l’énergie révolutionnaire des masses palestiniennes et de celles des pays arabes qu’elles entraînaient, parce qu’ils craignaient d’en perdre le contrôle et parce que cela aurait menacé l’ordre mondial, un ordre au sein duquel ils voulaient prendre place, qu’ils voulaient aménager, mais pas renverser.

La monarchie jordanienne savait que la présence sur son sol de nombreux feddayins et leur popularité représentaient un facteur d’instabilité sociale, un danger pour son régime. En septembre 1970, un mois rentré dans l’histoire sous le nom de Septembre noir, le roi Hussein de Jordanie lança donc son armée sur les camps palestiniens. Pris au dépourvu car leurs dirigeants ne les avaient nullement préparés à affronter les troupes d’Hussein, près de 5 000 Palestiniens périrent dans les combats ou furent abattus après avoir été désarmés. Ce massacre n’empêcha pas ensuite Arafat de participer à une rencontre de « réconciliation » organisée par Nasser, où il serra la main d’Hussein de Jordanie, encore rouge du sang des Palestiniens.

Par sa force et son potentiel révolutionnaire, le mouvement palestinien représentait une menace pour tous les dirigeants arabes. Ceux-ci en avaient conscience mais pas les masses palestiniennes. En leur présentant les régimes arabes, leurs futurs bourreaux, comme des alliés, les nationalistes avaient désarmé politiquement les Palestiniens et les avaient privés de leurs véritables alliés, les masses pauvres de la région que ces États opprimaient.

La crise de la direction révolutionnaire

Au Moyen-Orient comme partout ailleurs après-guerre, le prolétariat n’est pas intervenu sur la scène politique. Il aurait fallu pour cela qu’il existe en son sein des organisations susceptibles de lui proposer une politique de classe indépendante. À défaut de la trouver dans les pays dominés, il aurait pu la trouver dans les pays impérialistes, là où le mouvement ouvrier était plus fort et plus organisé. Mais là, précisément, le mouvement ouvrier se trouvait sous la coupe d’organisations staliniennes et réformistes qui, avec plus ou moins de contorsions, cautionnaient finalement les guerres coloniales de leur impérialisme.

En France, la majorité de l’extrême gauche prit position dans les combats de libération nationale, mais en se rangeant derrière les nationalistes. Pendant la guerre d’Algérie, ceux du FLN s’imposèrent comme direction unique du combat pour l’indépendance. Sous prétexte qu’il se disait socialiste, toute une partie de l’extrême gauche en France choisit de soutenir la « gauche » du FLN en disant de celle-ci qu’elle voulait faire du FLN un parti d’avant-garde, démocratique et révolutionnaire. C’était là renoncer à la perspective de construire une organisation prolétarienne qui conteste la direction nationaliste, mais aussi faire croire que l’on pouvait peser sur le FLN au travers de sa gauche, en espérant que celle-ci se transforme, par magie, en direction communiste révolutionnaire.

En l’absence d’une intervention indépendante de la classe ouvrière et d’organisations politiques qui défendent en son sein une politique révolutionnaire, socialiste et internationaliste, les nationalistes qui prirent la tête des mouvements tiers-mondistes purent aller très loin, y compris en rompant avec l’impérialisme. Mais quasiment aucun de ces mouvements ne milita pour l’extension de sa révolution en dehors de ses frontières nationales.

Le régime castriste à Cuba peut apparaître comme une exception, lui qui a été en conflit ouvert avec l’impérialisme américain durant un demi-siècle. Mais il ne chercha jamais à s’adresser aux classes exploitées des puissances impérialistes. Il s’abstint soigneusement de toute politique à destination de ceux parmi lesquels il aurait pu trouver des alliés naturels, des alliés dont il aurait eu grand besoin, les Noirs, les pauvres, les travailleurs des États-Unis, ce pays dont les côtes étaient toutes proches de Cuba. Ce n’était pas une erreur des castristes, cela faisait partie d’un choix politique fondamental, d’un choix de classe des dirigeants du tiers-monde, même les plus radicaux : celui d’une perspective limitée à leurs objectifs nationalistes.

Le mouvement noir

Les pays colonisés ou semi-coloniaux ne furent pas les seuls à avoir été ébranlés par des luttes où le sentiment d’oppression nationale jouait un rôle de premier plan. Ainsi dans les années 1960, la lutte des Noirs américains suscita la révolte au cœur même de la première puissance impérialiste. Voir contester l’ordre capitaliste dans sa citadelle même, cela constituait un réel espoir pour toute l’humanité.

L’oppression raciste subie par tous les Noirs américains de la part des Blancs, y compris de travailleurs blancs, est une oppression qui ressemble par bien des aspects à une oppression nationale.

Trotsky, discutant en 1933 de la question noire avec ses camarades américains, leur disait que le principal obstacle sur la voie de la révolution sociale était le racisme de la classe ouvrière blanche, solidaire des mesures ségrégationnistes et discriminatoires de l’État américain. Pour séparer les travailleurs blancs de la bourgeoisie américaine, il pensait qu’il fallait défendre parmi les Blancs et les Noirs le droit des Noirs à l’autodétermination, c’est-à-dire à avoir une nation noire séparée. Trotsky reprenait là ce qui avait été la politique nationale de Lénine en Russie. Il affirmait que « les Noirs, à travers leur autodétermination, [pouvaient en venir] eux aussi à la dictature du prolétariat en quelques gigantesques enjambées, avant le grand bloc des ouvriers Blancs[16] », car au travers de cette revendication du droit à l’autodétermination, ils s’affronteraient à l’État de la bourgeoisie.

Le potentiel explosif du mouvement noir s’exprima à partir du milieu des années 1950. Cela commença sur des bases réformistes et en prônant la non-violence, des sit-in, des marches et des boycotts, organisés par les Églises et Martin Luther King, des mouvements qui s’opposaient pacifiquement à la police, à la garde nationale, au Ku Klux Klan pour revendiquer l’égalité en droits, les droits civiques. Malgré l’obtention de lois de déségrégation, en fait peu ou pas appliquées, la discrimination et les assassinats racistes étaient toujours là. Cela poussa une partie de la population noire à se radicaliser, en abandonnant l’illusion qu’il suffisait d’une loi pour changer sa situation. Les années qui suivirent furent celles des révoltes de rue et des émeutes.

Les Noirs qui se radicalisaient placèrent leur confiance dans les nationalistes de la Nation de l’Islam, puis dans des mouvements plus radicaux autour du Black Power, du pouvoir noir, et des Black Panthers. Le nationalisme des Noirs était la réponse à l’oppression qu’ils subissaient et qui avait toujours eu le visage des Blancs. Des milices armées virent le jour à l’initiative de la Nation de l’Islam, une organisation de masse très militante, dont un des leaders était Malcom X. Ce phénomène de masse allait prendre encore plus d’ampleur avec les Black Panthers qui pouvaient mobiliser en bien des endroits des centaines de miliciens armés pour protéger la population des quartiers noirs des violences policières.

Leur succès fut impressionnant. Mais la Nation de l’Islam avait affirmé vouloir construire une nation noire séparée, où les capitalistes au lieu d’être blancs seraient noirs mais où les ouvriers, noirs, resteraient ouvriers.

Le Black Power, qui attirait la fraction la plus radicalisée de la jeunesse noire, exprimait plus que le nationalisme. Il posait à juste raison la question du pouvoir. Les milliers de ceux qui s’y retrouvaient ne reconnaissaient ni le gouvernement américain, ni son État, son armée, sa justice : tout cela, c’était le pouvoir blanc. Mais même les plus radicaux des militants noirs, tels ceux des Black Panthers, qui ne faisaient pas le lien jusqu’au bout entre l’oppression raciale et la division de la société en classes, ne proposèrent pas aux masses noires révoltées une politique dépassant la question raciale et remettant en cause les fondements de leur oppression.

Il n’y eut personne pour poser le problème du pouvoir sur un terrain de classe. Pour faire exister ce que les Noirs appelaient le Black Power, il fallait remettre en cause le pouvoir blanc, et c’était en fait celui de la bourgeoisie américaine. Pour cela, il fallait s’attaquer au capitalisme. Le prolétariat noir en aurait eu la possibilité, non seulement en prenant la tête de la lutte des Noirs, mais en se donnant comme perspective, et en s’en donnant les moyens, d’entraîner la classe ouvrière blanche.

Au milieu des années 1960, alors que le mouvement noir avait créé une situation explosive, il manquait un parti capable de concurrencer les organisations nationalistes noires, de les dépasser pour aller sur la voie de la révolution prolétarienne. Un parti communiste révolutionnaire spécifiquement noir, rigoureusement indépendant de tous les partis auxquels participaient les Blancs, aurait su gagner la confiance des plus révoltés et prendre la tête de la lutte contre le pouvoir en étant plus radical, plus efficace que les nationalistes. Un tel parti aurait pu, à partir du combat des Noirs, s’adresser à la classe ouvrière blanche et l’entraîner dans sa lutte contre la bourgeoisie. Mais il ne se trouva aucune organisation révolutionnaire pour proposer une telle politique en ayant la capacité de la mener.

Conclusion

Depuis près de deux siècles que la question nationale mobilise des masses à grande échelle sous des formes diverses et dans des contextes différents, on constate une chose : les solutions que la bourgeoisie y a apportées n’ont été que des impasses.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, les États vainqueurs prétendant agir en fonction du droit des nations redécoupèrent l’Europe centrale selon leurs intérêts et créèrent une dizaine de nouveaux États en taillant dans le corps des peuples. À l’heure où le développement des forces productives modernes exigeait une organisation économique au moins à la taille du continent européen, la balkanisation de l’Europe centrale prouvait que la bourgeoisie, incapable d’apporter des solutions à la question nationale, ne savait plus qu’inventer de nouvelles impasses. La Deuxième Guerre mondiale fut la conséquence monstrueuse des contradictions du système capitaliste, dont celles dans lesquelles il avait enfermé les peuples après 1918.

Soixante-dix ans et quelques après le dernier conflit mondial, le système capitaliste n’a rien résolu. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, l’Europe compte 51 États, contre 31 en 1945. Certains se sont formés dans d’effroyables épurations ethniques, comme celles dans lesquelles des directions nationalistes rivales ont précipité les peuples de l’ex-Yougoslavie, avec l’appui intéressé de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne.

L’émiettement croissant de l’Europe n’a en rien réglé la question nationale. Bien souvent il l’a aggravée. Car chacun de ces États d’Europe centrale et orientale englobe des minorités opprimées dans des entités souvent encore moins viables économiquement qu’elles ne l’étaient au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Et même quand ces États sont devenus membres de l’Union européenne, ils y sont en tant que subordonnés aux puissances impérialistes qui dominent le continent.

Dans les ex-colonies, l’impérialisme s’accommode de régimes formellement indépendants. À quelques exceptions notables, comme à Cuba, il a pu utiliser de nouvelles équipes au pouvoir comme des relais de sa domination, désamorçant en partie le facteur explosif que constituait son oppression politique directe sur les anciennes colonies.

Mais la crise de l’économie mondiale pousse la bourgeoisie des pays nantis à être toujours plus rapace, à laisser de moins en moins de marge de manœuvre aux régimes des pays sous sa dépendance. Comme au début du 20e siècle, le système capitaliste accumule les matériaux explosifs à la base de son édifice. Le capitalisme ne peut pas en finir avec l’oppression des peuples, il s’en nourrit autant qu’il l’alimente sans cesse. L’époque n’est plus celle des colonies, mais l’Afghanistan, l’Irak et d’autres pays en Afrique sont occupés militairement. Partout, il y a des conflits militaires entre puissances régionales, avec en second plan, les grandes puissances, leurs rivalités, les intérêts de leurs grands groupes. Dans bien des pays où l’indépendance nationale n’est qu’une fiction juridique, le sentiment d’être pillé, de n’être en réalité toujours qu’une colonie, d’être le jouet et l’enjeu de puissants intérêts étrangers a toujours autant de raisons de mobiliser à nouveau de larges masses.

La Révolution russe a démontré, même si ce fut de façon limitée dans le temps, comment le prolétariat pouvait résoudre la question nationale et que lui seul pouvait le faire. Pour le mesurer, il suffit de comparer ce que fut l’URSS à ses débuts avec ce qu’elle est devenue après son éclatement fin 1991.

Depuis, cette région du monde n’a cessé de se déliter, d’être ravagée par les guerres en Tchétchénie, en Géorgie, dans le Haut-Karabakh, en Asie centrale, en Ukraine. Elle est en proie aux dictatures, aux chefs de guerre, aux nationalismes rivaux. Avec les conséquences monstrueuses que cela a, à notre porte, en Ukraine où la population est sommée de choisir entre le chauvinisme grand-russe du Kremlin et celui fascisant des nationalistes ukrainiens. La situation de ce pays grand comme la France, et presque aussi peuplé, est grosse de nouveaux affrontements entre communautés nationales, autour de la sécession armée du Donbass et du rattachement de la Crimée à la Russie, mais aussi parce que le gouvernement de Kiev cherche à conforter son pouvoir en se posant en champion du nationalisme ukrainien face aux minorités nationales du pays. Il vient ainsi de revenir sur le droit hérité de l’ère soviétique qu’avaient des millions de citoyens ukrainiens de nationalité hongroise, polonaise, roumaine, slovaque et bien sûr russe de faire étudier leurs enfants dans leur langue maternelle. Cela a soulevé un tollé de protestations, de menaces, pour l’instant seulement diplomatiques, contre le gouvernement de Kiev de la part de dirigeants de pays voisins, tout aussi enclins que lui à attiser les feux du nationalisme et à piétiner les droits de leurs propres minorités nationales.

Ce qu’est devenue l’Europe de l’Est, le fait qu’elle se balkanise, qu’elle redevient la proie de guerres fratricides attisées par l’irrédentisme des uns et des autres, l’exaltation du nationalisme, la xénophobie d’État affichée avec ses chefs d’extrême droite aux commandes, toute cette pourriture est une manifestation d’un phénomène plus général : la pourriture du système capitaliste mondial.

Si le capitalisme naissant, encore porteur de progrès, a pu mettre à son crédit d’avoir fait émerger une tendance à dépasser le particularisme régional féodal, en généralisant la création d’États-nations, le capitalisme décadent suscite aujourd’hui un mouvement inverse. Il développe une tendance à la désintégration même d’États parmi les plus anciennement constitués, au repli régional, à la promotion de l’égoïsme national, voire micro-national, à l’exaltation des particularismes opposés à ceux des voisins, dans un monde qui n’a jamais été autant mondialisé.

Les frontières ne protègent pas les peuples, elles les enferment, elles étouffent leur développement et celui des forces productives. Cela a déjà eu des conséquences dramatiques au siècle dernier avec l’horreur de deux guerres mondiales, une monstrueuse « première » dans l’histoire de l’humanité, qu’il faut mettre au compte du système capitaliste.

Un siècle après la vague révolutionnaire qu’Octobre 1917 avait soulevée dans le monde entier, le combat pour renverser le système capitaliste a pris bien du retard, ce que l’humanité paie d’un prix exorbitant. Le prolétariat ne pourra mener le combat pour renverser ce système failli sans construire de nouveaux partis communistes révolutionnaires, indépendants de toutes les autres classes sociales, et capables de s’appuyer sur l’énergie révolutionnaire des masses. Ce n’est qu’avec de tels partis qu’il pourra leur donner la perspective non pas de changer de maîtres, mais de se libérer de leurs exploiteurs, de quelque nationalité qu’ils soient, et finalement de débarrasser la planète de toute exploitation, de toute oppression, en ouvrant la perspective d’un monde sans frontière, d’une société socialiste enfin digne de l’humanité.

[1]      Le Manifeste du parti communiste, partie IV, Marx, Engels, 1847.

[2]      Adresse du comité central à la Ligue des communistes, Marx, Engels, mars 1850.

[3]      La question balkanique et la social-démocratie, Pravda n°15, Trotsky, 1910.

[4]      Rapport sur la révolution de 1905, Lénine, 9 janvier 1917.

[5]      Le prolétariat révolutionnaire et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Lénine, 16 octobre 1915.

[6]      Thèses sur la question nationale, préparées par Lénine pour les conférences consacrées à la question nationale des 9, 10, 11 et 13 juin 1913 à Zurich, Genève, Lausanne et à Berne.

[7]      Sur une caricature du marxisme et à propos de l’« économisme impérialiste », 1916.

[8]      La corruption des ouvriers par un nationalisme raffiné, Lénine, publié le 10 mai 1914 dans le n° 82 du journal Pout Pravdy.

[9]      À propos de la brochure de Junius, Lénine, juillet 1916.

[10]    Lettre aux ouvriers et aux paysans d’Ukraine à l’occasion des victoires remportées sur Dénikine, Lénine, Pravda, 4 janvier 1920.

[11]    Neuvième congrès du PC(b)R, Lénine, 30 mars 1920.

[12]    Rapport présenté au deuxième congrès de Russie des organisations communistes des peuples d’Orient, 22 novembre 1919.

[13]    Le premier congrès des peuples de l’Orient, Bakou, 1920.

[14]    Deuxième congrès de l’IC, juillet 1920, Conditions d’admission des partis dans l’Internationale communiste.

[15]    Deuxième congrès de l’IC, juillet-août 1920, Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales.

[16]    Discussion entre Léon Trotsky et Arne Swabeck, la question noire aux États-Unis, 28 février 1933.